Lebel-sur-Quévillon, ville en réinvention

La version originale de cet article est paru le 9 avril 2008 dans le Montréal Campus, le journal étudiant de l’UQAM.

Le 24 novembre 2005, l’usine de pâtes et papiers Domtar de Lebel-sur-Quévillon met «temporairement» fin à ses activités, soutenant qu’elles ne sont plus rentables. Un «lock-out déguisé» qui prive près de 1 000 personnes de leur emploi, clament les résidants de cette petite localité du Nord-du-Québec. Onze mois plus tard, c’est au tour de la scierie appartenant à Domtar de fermer boutique pour une période indéterminée. Elle fournissait à l’usine de pâtes les copeaux de bois destinés à la transformation.

Juste avant ces fermetures inopinées, la forestière négociait avec ses travailleurs de Lebel-sur-Quévillon afin de réduire les coûts de production à son usine de pâtes, qui sont plus élevés au Québec qu’ailleurs au pays. «On travaillait et l’entreprise faisait des profits, soutient pour sa part Alain Dufour, qui a travaillé toute sa vie pour l’entreprise. Un soir, ils sont arrivés et nous ont escortés jusqu’à la porte, nous disant qu’ils fermaient l’usine. Ça a fini comme ça, les barrières étaient fermées. Depuis ce temps, Domtar ne nous a fourni aucune réponse concernant la réouverture de l’usine.»

La crise forestière qui secoue le Québec depuis cinq ans a fait des ravages dans la localité qui compte à peine plus de 3 000 âmes. L’économie de la région de la Baie-James, où est située la ville, dépend à 75% de l’industrie forestière. Depuis trois ans, la valeur des maisons de Lebel-sur-Quévillon a chuté de 17 millions de dollars et un nombre impressionnant de pancartes d’agents d’immeubles trône devant plusieurs résidences.

«C’est la pire crise que notre ville n’a jamais connue. Une catastrophe qui perdure depuis plus de 28 mois, regrette le maire de l’endroit, Gérald Lemoyne. Mais ça pourrait être pire…»

Car aujourd’hui, celle que l’on surnommait «Domtar-sur-Quévillon» rêve à des lendemains meilleurs. Même si près du tiers des gens de l’endroit sont sans emploi à cause de la crise. Et même si la ville a perdu plus de 15% de sa population entre 2001 et 2006.

Le moteur de cette renaissance est Ressources Breakwater, l’entreprise minière canadienne qui opère la mine Langlois, située au fin fond de la forêt, à plus de 40 kilomètres au nord-est de Lebel-sur-Quévillon. Du zinc et du cuivre y sont extraits.

Boom minier au milieu du bois

«On ne fournit pas. Si je pouvais avoir cinquante nouveaux mineurs demain, je les embaucherais sur-le-champ, assure le directeur général de la mine, Mario Doucet. On fait face à un boom qui s’est fait en quelques mois à peine et nous n’avons pas suffisamment de gens formés pour le travail de mine. Plus la mine va se développer, plus nous allons avoir besoin de travailleurs miniers.» Depuis sa réouverture en 2006, en raison du bond soudain du prix du zinc et du cuivre à l’échelle mondiale, la mine Langlois est en opération jour et nuit.

Pour combler ses besoins criants de main-d’œuvre, Breakwater avait annoncé en novembre dernier son intention de faire appel à une cinquantaine de mineurs tunisiens, déjà employés par la société dans une mine aujourd’hui épuisée. «Cette mesure avait pour but d’assurer le fonctionnement de la mine», explique Mario Doucet.

L’épisode avait soulevé un tollé dans cette ville qui remue ciel et terre pour trouver des emplois à ses travailleurs. «On ne s’oppose pas à la venue de travailleurs tunisiens. Sauf qu’on a 1 000 personnes ici qui sont sans emploi. Y’a-tu moyen de prendre des gens de la région?» déplore le conseiller régional de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) en Abitibi-Témiscamingue, Gilles Chapadeau.

«On ne peut pas attendre deux ans, ou même un an, on a besoin de main-d’œuvre maintenant», rétorque Mario Doucet. Quitte à faire venir des travailleurs tunisiens pour une courte période, avant d’embaucher des gens de Lebel-sur-Quévillon.

«Ici, on ne peut pas se permettre de mettre en péril une autre entreprise, précise le maire Gérald Lemoyne. Si les personnes les mieux formées à court terme sont de Tunisie, on va les prendre, en attendant qu’on ait des gens de Quévillon capables d’effectuer le travail.»

«Breakwater a tenté de passer par-dessus la population du coin», croit néanmoins Gilles Chapadeau. Selon lui, sans la sortie médiatique de la FTQ contre Breakwater en novembre dernier, la formation en technique minière que suivent actuellement 16 ex-employés de Domtar n’aurait jamais été offerte à Lebel-sur-Quévillon. Cette formation, pour laquelle une centaine d’anciens employés de Domtar ont posé leur candidature, sera offerte à une seconde cohorte de 20 étudiants dès l’été. Moyenne d’âge des écoliers: 46 ans.

Mais ne devient pas mineur qui veut. «Il ne reste plus que Breakwater à Lebel-sur-Quévillon, et nous, les gens de Domtar, nous ne sommes pas des travailleurs de mine. Ce n’est pas facile. Je fais partie des rares chanceux à avoir pu me me trouver un emploi à la mine», affirme le contremaître Guy Lafrenière, un ancien travailleur de Domtar qui est également conseiller municipal. «Plusieurs lockoutés de Domtar ont dû se trouver des emplois ailleurs. Il y en a à Québec, en Alberta, mais très peu en Abitibi», se désole-t-il.

«Breakwater a un grand rôle à jouer dans l’avenir de Lebel-sur-Quévillon», reconnaît Mario Doucet. D’autres mines sont aussi appelées à naître dans les environs, croit-il. «Quévillon, ville minière? Pourquoi pas.»

Entretemps, le maire Gérald Lemoyne ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Si les mines ont le vent en poupe par les temps qui courent, il espère bien voir rouvrir les usines de Domtar, et songe même à faire construire une mini centrale hydroélectrique à Lebel-sur-Quévillon. En septembre dernier, il s’est rendu en Finlande, afin d’étudier la possibilité de transformer les résidus de bois en éthanol. «Lebel-sur-Quévillon doit se diversifier pour assurer son essor», dit-il. Mais la ville, plantée au milieu de la forêt, sera toujours dépendante de ses ressources naturelles, croit le maire.

«Il faut voir où sont nos forces. Nos chances de percer dans le marché des “frames ” de lunettes sont plutôt faibles, ironise Gérald Lemoyne. Si on veut faire un sous-produit du bois, il est là notre avantage comparatif.»

«Lebel-sur-Quévillon est appelée à croître à long terme, assure pour sa part le conseiller municipal Guy Lafrenière. C’est une ville forestière qui devient une ville minière. Et ça ne fait que commencer.»

No Comments

No comments yet.

RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Leave a comment

WordPress Themes